Le deuil périnatal au masculin

Perdre un bébé, pendant la grossesse, à la naissance ou peu après, est une épreuve dévastatrice qui bouleverse en profondeur. Le deuil périnatal désigne le chemin, souvent long et désordonné, que les parents traversent pour tenter d’intégrer cette perte.

Photo : Daniil Kondrashin, Pexels

Les pères aussi perdent un enfant. Pourtant, leur deuil reste largement invisible. Le deuil périnatal se heurte d’abord à une difficulté plus large : celle de faire une place à la mort. Beaucoup d’entre nous se retrouvent démuni·es lorsque la mort survient : silences, évitement du sujet de la mort et du deuil, ou volonté de tourner la page rapidement. La mort d’un bébé rend ce malaise encore plus aigu. Un bébé est censé vivre, grandir, et il incarne l’avenir. Sa disparition bouscule l’ordre des choses et apparaît comme une injustice brute, sans récit possible, qui ne s’inscrit dans aucune logique acceptable. Ce vide se manifeste jusque dans la langue : en français, il n’existe pas de mot pour désigner des parents ayant perdu un enfant. Comme si cette perte n’avait pas de place, ni même de nom.

Face à la perte d’un bébé, l’entourage se retrouve souvent démuni. Les paroles maladroites et souvent blessantes sont fréquentes : « C’est peut-être mieux comme ça », « Vous en aurez d’autres », « Il faut avancer maintenant ». Très souvent, ces mots partent d’une intention bienveillante : celle de vouloir soulager la peine des parents endeuillés. Mais cette intention est avant tout irréaliste, car il n’existe pas de mots capables d’atténuer la douleur de la perte d’un enfant. Ces tentatives de consolation traduisent avant tout un sentiment d’impuissance vécu par l’entourage face à une situation perçue comme injuste, inacceptable, intolérable.

Or, ce qui soutient réellement les parents endeuillés n’est pas d’être rassurés ou détournés de leur chagrin, mais de pouvoir bénéficier de personnes et d’espaces qui peuvent supporter et accueillir l’expression de toute la palette d’émotions qui les traversent – tristesse, colère, désespoir, culpabilité, ambivalence, amour – sans chercher à les faire taire, ni émettre de jugements de valeurs.

Socialisation masculine et deuil périnatal

Pour les pères endeuillés, à l’intolérance à la souffrance de la part de l’entourage viennent s’ajouter les normes sociales de genre, avec pour effet d’invisibiliser leur peine et de remettre en question leur légitimité même à être affectés par la mort de leur bébé.

La périnatalité — et, par extension, le deuil périnatal — reste largement pensée au féminin. Dans ce contexte, beaucoup de pères endeuillés ont intégré de manière plus ou moins consciente l’idée que leur souffrance serait secondaire, moins légitime. Certains le formulent ainsi : « C’est surtout dur pour elle, moi je ne l’ai pas porté ».

Cette mise à distance s’inscrit dans des normes sociales masculines apprises dès l’enfance, qui s’expriment de manière très concrète après la mort d’un bébé : « sois fort, tiens le coup, soutiens ta partenaire, ne t’effondre pas, reprends le travail ». Dans l’entourage, cette invisibilisation de la souffrance masculine se manifeste souvent à travers des phrases apparemment anodines, mais lourdes de sens : « Et ta femme, comment va-t-elle ? », « Sois fort pour elle ». Autant d’injonctions qui assignent le père à une fonction secondaire (protéger, contenir, soutenir sa conjointe) qui laisse peu de place à l’expression de son propre vécu. Or, ces attentes entrent en collision directe avec la réalité du deuil.

En effet, les pères sont eux aussi traversés par des émotions intenses : tristesse immense, sentiment d’impuissance, colère, profond sentiment d’injustice. Toutes ces émotions sont légitimes. Celles-ci sont rarement simples ou stables : elles peuvent coexister, se contredire, se succéder rapidement. Il n’est pas rare qu’un père se sente à la fois effondré, envahi par le chagrin, tout en se forçant à continuer à fonctionner et à donner l’impression que ça va. Mettre des mots sur ce qui se passe à l’intérieur demande alors un véritable travail psychique — travail d’autant plus difficile qu’il n’existe que peu d’espaces pour accueillir les pères endeuillés en tenant compte du genre.

Dans ce contexte, demander du soutien devient un véritable défi. Non seulement par peur d’être perçu comme faible, mais aussi parce que beaucoup de pères doutent de la légitimité même de leur souffrance. Faute de mots, faute d’interlocuteurs, ils se taisent. L’entourage masculin, souvent peu habitué à parler de vulnérabilité ou de deuil, contribue à renforcer ce silence. Ce silence est d’autant plus renforcé par des structures sociales et institutionnelles peu favorables au travail de deuil périnatal masculin. À titre d’exemple, en Suisse le congé paternité prend fin au moment du décès de l’enfant[1]. Les pères sont alors sommés de reprendre le travail ou, lorsqu’ils le peuvent, de demander un arrêt souvent bref. Le message implicite est clair : leur chagrin doit rester discret, maîtrisé, compatible avec la productivité. Dans ces conditions, beaucoup de pères apprennent à fonctionner plutôt qu’à ressentir. Parfois au prix d’un coût psychique élevé, qui ne se révèle que bien plus tard.

Prendre soin des pères endeuillés

Les espaces de soutien spécifiquement pensés pour les pères endeuillés restent rares. Dans ce vide, beaucoup apprennent à se couper de leur douleur pour continuer à fonctionner. À court terme, cette stratégie peut sembler efficace. À long terme, le coût est souvent élevé : éloignement dans le couple, isolement émotionnel, épuisement, ou difficultés de santé mentale qui émergent parfois des années plus tard.

Reconnaître le deuil périnatal des pères ne signifie en rien minimiser celui des mères. Cela signifie reconnaître une évidence trop souvent ignorée : les pères perdent eux aussi un enfant. Leur deuil est différent, inscrit dans d’autres contraintes corporelles et sociales, mais il est entier, profond, et pleinement légitime. Le deuil périnatal n’est pas un état à traverser rapidement, mais un travail d’intégration de la perte, qui mobilise du temps, de l’énergie, des ressources psychiques, relationnelles et matérielles. Ce travail ne consiste pas à « accepter », mais à apprendre à vivre avec une absence qui transforme durablement.

Reconnaître pleinement le deuil périnatal, c’est reconnaître que le travail de deuil est un véritable travail. Un travail de care, profondément humain, qui mérite du temps, des ressources et de la reconnaissance. C’est aussi donner aux pères endeuillés des moyens réels — symboliques, sociaux et concrets — pour en prendre soin, et leur permettre de rester en lien avec ce qu’ils ressentent, avec ce qui compte pour eux, même au cœur d’une perte qui n’a pas de sens.

A propos de l’auteur : Laurent Nguyen est intervenant Mencare et responsable Niudad pour la Suisse romande. Il est père de trois enfants, dont deux sont décédés peu après leur naissance. Dans le cadre de son activité indépendante à Vevey, il accompagne les pères endeuillés dans leur travail de deuil depuis 2023.

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